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... une relecture de livres comme “Malaise dans la civilisation” de Freud m’encourageait dans ma déviation du chemin classique. Comment un savant, comme Freud, qui a passé sa vie à disséquer le psychisme et à étudier les facteurs qui l’influencent et le modifient se met-il tout à coup à décrire et à décrier la méchanceté humaine, sous-entendant la responsabilité de l’homme à agir de la sorte ? Méchanceté au sens commun est un terme que je ne pouvais situer dans la terminologie psychanalytique, un terme qui aurait dû trouver une équation analytique qui le cadre. Comment le père de la psychanalyse place-t-il dans le contexte de sa pensée la logique qui considère que l'homme est un loup pour son frère, qu'il satisfait ses besoins agressifs aux dépens de son voisin, qu'il l'exploite dans son travail, profite de lui sexuellement, l'humilie, le fait souffrir et le martyrise [1] ? Une telle logique porte à mon avis un sens qui dépasse la sphère analytique de l’agression, du sadisme et de l’instinct de mort tels que décrits par Freud ; elle sous-entend le sens de la responsabilité et de la volonté de nuire au prochain. La réalité qu’elle décrit est celle de l’homme au quotidien dans ses rapports avec les autres, ses traits névrotiques passant au second plan derrière l’intention et la volonté d’agir et derrière les conséquences destructrices qu’il développe et les intérêts qu’il s’accapare. Mais où se place donc la volonté dans notre étude du psychisme ? Est-elle sans importance dans la formation des névroses ? Si tel comportement destructeur et arriviste se réduit au sadisme et à l’instinct de mort, quelle vie robotisée et insipide vivons-nous alors !
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La psychanalyse décrit le moi comme étant l’instance revendicatrice et qui se plaît dans le plaisir et la satisfaction. Il était donc normal de pencher à l’impliquer dans toute attraction envers les intérêts qui concernent autrui. Mais là aussi surgit une difficulté : c’est celle de différencier le moi de la personne elle-même. Si la psychanalyse le fait, c’est en considérant le moi comme une instance faible subissant le surmoi et le ça qui le dominent. Ainsi le moi freudien qui sous-entend la personne elle-même ressemble à une matière de moindre consistance subissant l’influence extérieure et se comportant en fonction de l’interaction du surmoi et du ça, deux instances qui sont plus dominantes que lui. Si tel était le cas, il n’y aurait pas eu lieu de responsabiliser celui qui nuit au prochain, l'exploite, profite de lui sexuellement, l'humilie, le fait souffrir et le martyrise [2]. Cette responsabilité ne peut se situer qu’au sommet de la gestion psychique pour la dominer. C’est vrai qu’elle peut être influencée par des pressions extérieures asphyxiantes, mais c’est de la part de responsabilité libre qu’il s’agit. Responsabilité va de pair avec volonté ; c’est parce qu’on a le libre choix d’agir que nous sommes responsables face à un acte que nous accomplissons volontairement. Ainsi la volonté a été abordée dans mon travail pour pouvoir discerner clairement la part d’intervention de l’homme dans son état psychique actuel. Cela m’a amené à différencier entre l’homme et son moi. Le moi freudien prend différents aspects ; il est moi-réalité, moi-plaisir, non-moi et moi-sujet [3]. S’il peut être maltraité par le surmoi et le ça, il reste finalement l’instance centrale. Il est le centre de l’activité psychique. Est-ce du moi freudien qui est capable de jouir des pulsions que jaillit la réaction envers le prochain, nuisance et respect ? Or la nuisance est une conséquence du fait de tout ramener à soi au détriment des autres. Mais nous savons que les actions des hommes ne vont pas toutes dans ce sens ; certaines fois l’homme respecte le droit des autres et le fait prévaloir sur ses envies. Ce respect, aussi, jaillit-il du même moi freudien ? Ce moi qui est le centre de l’activité psychique en psychanalyse, je l’ai différencié de l’homme qui agit et vit au quotidien. Au lieu de considérer que le moi subit le surmoi et le ça, j’ai avancé dans l’hypothèse qu’il est aussi important pour le psychisme que la colonne vertébrale l’est pour le corps, que son rôle est de développer le psychisme, c’est-à-dire lui et l’homme. Pour cela, il travaille à explorer tout intérêt possible dans ce sens. Mais, il est confronté aux intérêts d’autrui et aux lois de la cohérence qui relie tout ce qui nous entoure et qui met un bémol à ses ambitions. Cela confronte son besoin de grandir aux droits d’autrui et à la cohérence. Pour cela, et pour survivre, il développe deux politiques d’action, deux tendances opiniâtres à progresser. L’une est tournée vers lui-même, militant en faveur de tout matériel capable de consolider son développement, le respect du droit d’autrui et de la cohérence ne faisant pas partie de ses préoccupations. Je l’ai désignée par moi-ego. Celui-ci est ouvert à toute démarche égoïste qu’il encourage puisqu’elle sert son militantisme à renforcer le moi. La seconde tendance qui milite pour assurer la progression du moi fait primer le respect du droit d’autrui et de la cohérence sur les intérêts personnels. Cette tendance dirigée vers le développement de la relation avec ce qui est à l’extérieur de soi veille sur la compatibilité des intérêts soutenus par le moi-ego avec le droit d’autrui et la cohérence. Je l’ai désignée par moi-cohérent. Ces deux tendances du moi travaillent en sens complémentaires, l’une vers l’enrichissement intérieur à tout prix et l’autre vers le développement qui respecte le droit d’autrui et le système environnant. Leurs interactions créent des conflits ; mais elles assurent la survie du moi et son développement parmi les autres et dans le système qui relie tout ce qui nous entoure et que je désigne par le mot « cohérence ». Ces deux tendances du moi représentent sa politique de développement. Elles ne sont pas contradictoires mais complémentaires ; se consumerait-il à s’autodétruire en développant un désir et son contraire ? En fait, nous comprenons mieux le moi en le considérant comme étant une instance qui cherche à grandir ; pour cela il doit savoir profiter des intérêts qui naissent de sa relation avec le monde extérieur. Il est pareil à un aveugle qui explore son chemin, faisant un pas à gauche et un autre à droite. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas de s’autodétruire mais de tirer profit de tout intérêt possible. Or un intérêt ne se déploie complètement que lorsqu’il est sondé par l’une et l’autre des deux tendances. C’est alors que l’exploration devient riche puisqu’elle inclut la personne elle-même et autrui. Si voler une somme d’argent se réduit au simple fait de prendre l’argent sans implication avec le droit d’autrui, c’est alors un intérêt insipide qui n’intéresse pas le moi. C’est quand cet argent prend la forme d’un bien appartenant à autrui et en relation avec ses droits que l’exploration devient enrichissante, impliquant la relation du moi avec l’extérieur. Soulignons tout de suite que le moi-cohérent n’a aucune relation avec le moralisme, le surmoi et la religiosité. Ce point sera développé ultérieurement ; les deux tendances seront alors mieux cernées et mieux définies. Le moi-ego et le moi-cohérent ne sont que deux politiques d’action du même moi.
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Le conflit psychique est le mode de progression de l'homme. Il n'est pas nécessairement pathologique.
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Dans un conflit, face à la pression exercée par le moi-ego qui pousse à ne pas faire cas d’autrui et de la cohérence environnante et face à la réaction du moi-cohérent qui fait primer le respect des autres, l’individu oscille entre deux solutions. 1 – Première solution : celle de choisir le parti du moi-cohérent avec rejet de la pression exercée par le moi-ego. L’individu évalue la situation et emprunte le chemin du moi-cohérent. Il fait son choix, domine son moi-ego et agit en conséquence en faisant passer le respect d’autrui en priorité. Dans ce cas, il réagit vis à vis de son moi-ego et de son moi-cohérent ; il a un idéal à atteindre en fonction duquel il exerce sa volonté. 2 – Deuxième solution : celle du choix du camp du moi-ego avec rejet du moi-cohérent. L’individu favorise en connaissance de cause le moi-ego. Il choisit, fait taire le moi-cohérent et agit en fonction, commettant volontairement l’acte égoïste qui l’intéresse en faisant passer le respect d’autrui et de l’harmonie au second plan. Dans cette situation aussi, l’homme réagit vis-à-vis de son moi-ego et de son moi-cohérent ; il exerce sa volonté. Pour être capable de choisir le camp du moi-ego ou celui du moi-cohérent, il a dû décoder les impulsions de ces deux tendances du moi en langage temporel. Au décodage du parrainage du moi-ego, le moi-cohérent a réagi ... S’il emprunte la voie du moi-cohérent et se rétracte en cours de route ou plus tard, et s’il choisit la voie du moi-ego et se reprend en cours de route ou plus tard, il change de direction de parcours. Il le fait par faiblesse ou par nouvelle conviction. Mais que ce soit dans l’un ou l’autre cas, malgré une faiblesse et un doute possibles, il reste maître de la situation usant de la prérogative de gérer, de décider et de changer de camp à volonté ... Théoriquement, ce sont les deux solutions possibles du conflit. Mais il y a une autre issue, celle de se laisser plus ou moins influencer par le moi pour ne pas affronter le conflit. L’individu ne remplit plus alors son rôle d’arbitre mais devient guidé par le moi envahissant. Le moi-cohérent dont l’intérêt est le respect de la cohérence ne peut envahir l’individu et respecte le rôle naturel de cette instance en tant que chef d’orchestre. Le problème vient de l’autre camp. Penchant du côté du désir d’être réfractaire à la cohérence qui est à la base de l’égoïsme, l’individu peut perdre la capacité de rester distant des deux tendances du moi. Ne pouvant rien modifier dans le moi, il ira changer des paramètres qui se rapportent à sa gestion psychique et profitera de l’invasion du moi. Mais, dirions-nous, pourquoi se laisser envahir par le moi-ego et le désir d’être réfractaire à la cohérence puisqu’il peut tout simplement choisir le moi-ego ? Choisir c’est prendre la responsabilité de la décision et supporter le poids de la gestion qui modifiera l'éveil intérieur et impliquera un nouvel éveil temporel. Choisir c’est s’engager dans la potentialité d’un conflit futur.
[1] Cf. Sigmund Freud, “Malaise dans la civilisation” ; PUF, bibliothèque de psychanalyse 1979, page 65. [2] Cf. Sigmund Freud, “Malaise dans la civilisation” ; PUF, bibliothèque de psychanalyse 1979, page 65. [3] Sigmund Freud, “Métapsychologie”, (chapitre : Pulsions et destins des pulsions) ; Idées/Gallimard 1974, pages 35, 37 et 38. |
| Dernière mise à jour : Mars 2010 |
| Extraits de L'INCONSCIENT ET LE DELIRE |
